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Début septembre aura lieu la réouverture du squat Rivoli rénové par la Mairie de Paris. L’occasion de mesurer combien le mouvement des squats d’artistes s’est métamorphosé au cours des dix dernières années.

Squatter Pour Vivre

Bertrand Delanoë a tenu sa promesse. Neuf ans après avoir soutenu le tout jeune squat de la rue de Rivoli,-alors menacé d’expulsion- et s’être engagé à sortir de la logique de l’expulsion systématique s’il était élu, le maire de Paris a fait en sorte que les choses changent. Il a surtout évité l’erreur qui eût consisté à faire un coup médiatique en sauvant uniquement le squat Rivoli et à ne pas opérer un véritable virage dans la politique culturelle de la ville de Paris.

Or, en légalisant l’occupation du 111, rue St-Honoré par l’énergique LabodelaCréation, en trouvant des solutions de relogement pour le Théatre de Verre et la Générale, en acceptant de surseoir à l’expulsion de la Comète 347 et du Cercle Pan ! , en poursuivant la médiation avec l’hyperactive P’tite Rockette, en promettant au collectif de la Cartonnerie de lui trouver un local et en nommant auprès de Christophe Girard,adjoint à la Culture, une personne chargée de rester en contact avec les collectifs d’artistes, la mairie de Paris a démontré au cours des huit dernières années une volonté réelle d’ouvrir le dialogue, et parfois, de trouver des solutions. C’est un pas dans la bonne direction. Mais ce pas doit être suivi par d’autres pas, d’autres efforts. «Il faut être résolument moderne. Tenir le pas gagné. » disait Rimbaud.

En effet, la répression soudaine qui a récemment coûté un œil à Joachim Gatti tandis qu’il protestait pacifiquement contre l’expulsion d’un squat d’artistes montre que les mentalités sont loin d’avoir complètement changé. Et que l’on considère encore, notamment au ministère de l’Intérieur et parmi certaines « forces de sécurité », les artistes-squatteurs comme des voyous, des délinquants, voire des êtres dont le seul but réel serait de saper l’ordre social. Sans tenir compte des extraordinaires efforts de socialisation que constituent la rénovation de lieux abandonnés, le regroupement en collectif d’artistes précarisés, le désir d’intégration dans les quartiers, le lien social retissé à chaque ouverture publique, et l’émergence de formes artistiques nouvelles que la société met parfois un certain temps à apprécier à leur juste valeur ( faut-il rappeler que la musique techno est née dans les squats ? que les graffitti aujourdhui à l’honneur à la fondation Cartier se sont d’abord émancipés dans la rue et dans les lieux underground, que Joseph Beuys organisait des conférences dans des squats,etc.)

On songe aujourd’hui avec stupéfaction à la façon dont madame Hélène Macé de Lépinay, en charge de la culture sous l’ère Tibéri, traitait les tentatives de dialogue que les collectifs d’artistes engagaient avec elles : en février 2001, sollicitée lors d’un Conseil de Paris à propos de l’expulsion imminente d’un squart, n’avait-elle pas répondu, avec mépris et moquerie: « mais pourquoi ne vont-ils pas squatter dans le Larzac ? »

Les choses sont cependant en train de bouger. La preuve, même un certain nombre d’élus de droite, parmi lesquels le président du groupe UMP au Conseil de Paris, Jean-François Lamour et d’autres, ont récemment décidé de changer leur attitude vis-à-vis des squarts, et les soutiennent désormais, -du bout des lèvres certes- conscients du fait qu’une grande partie de la population considère aujourd’hui comme justifiée et même légitime l’occupation de locaux abandonnés. Et n’accepte plus que des milliers de mètres carrés restent vides cependant que des travailleurs précaires, des artistes, des étudiants galèrent au quotidien pour trouver un toit ou un lieu de travail.

Car ce que les artistes-squatteurs auront réussi à mettre en lumière, par leur obstination mais aussi par leurs expulsions à répétition (sur les 490 squats d’artistes ouverts au cours des 15 dernières années à Paris, 472 ont été expulsés), c’est la pression terrible exercée sur chaque individu, sur chaque vie par la part exorbitante du budget alloué au logement, en constante augmentation depuis dix ans. Pour un très grand nombre de citoyens, l’équation se résume simplement à : travailler comme on peut pour pouvoir à (grand)peine payer le loyer et le minimum vital. Or les artistes sont, parmi les populations précaires, les premiers à se retrouver complètement démunis : revenus irréguliers, perspectives d’emploi faibles, ressources insuffisantes... Il y a quelques années, un graffitti-haïku sur le mur de la Miroiterie, à ménilmontant avait en quelque sorte théorisé la condition des artistes, cela disait : « Il était poète, elle était danseuse, ensemble ils creusèrent un déficit. »

Face à la difficulté de construire une vie, les artistes-squatteurs ne se contentent pas de se révolter en occupant des lieux oubliés, ils fécondent leur colère en fédérant des énergies, en mutualisant des savoirs, en multipliant les pistes créatives, en organisant des réseaux, en désacralisant l’art, bref en démontrant leur capacité à vivre en collectivité, et à demeurer malgré les obstacles quotidiens et les trous d’air économiques, des êtres sociaux, ouverts aux autres, loin de la caricature dessinée par les «forces de sécurité » et les réactionnaires de tout poil. L’extraordinaire souffle libéré par les premières éditions du FOU Festival (Festival des Ouvertures Utiles réunissant la plupart des squarts à Paris et en banlieue) sous l’impulsion de Delphine Terlizzi en est le vivant témoignage. Puisse la réouverture du squat Rivoli marquer une nouvelle étape dans l’histoire mouvementée des squats d’artistes, l’étape du dialogue nécessaire entre collectifs et institutions, et surtout la fin de l’expulsion systématique et de la répression aveugle. « Percevoir l’Intolérable, Imaginer le Désirable » comme le dit la formule de William Blake et qui fut le véritable mot d’ordre du squat Rivoli pendant ces neuf années de lutte …

Gaspard Delanoë, co-fondateur du squat Rivoli.